Sommes-nous entrés dans la période : Le peuple veut ? (3) Par Mohamed Mahmoud ould Bakar

Au cours de l’année 2011, les jeunes du 25 Février – en fait, un conglomérat de sensibilités et d’âges différents – se rassemblaient sur la place des « Blocs », tentant de fabriquer une révolution mauritanienne, influencés qu’ils étaient par la vague de protestations et de révoltes qui avait balayé le monde arabe, notamment par sa version égyptienne, basée sur l’attroupement en sit-in pacifique. Bien qu’ils aient essayé de rester loin de toute couleur idéologique – à plus forte raison, de parti – ils se sont retrouvés dominés par la vitalité de Tawassoul, bien implanté parmi les jeunes et les femmes, et fort d’une longue expérience dans la mobilisation. Mais, à l’instar des Frères musulmans, porte- flambeau du Printemps arabe, ce ne fut pas un bon pôle de polarisation mais une cause d’autant plus majeure d’échec qu’à peine 4% des Mauritaniens avaient alors accès à Internet, loin des Egyptiens (34%) et des Tunisiens (20%). En outre, les pauvres ne faisaient pas partie d’un mouvement pas encore entré dans leur cœur, persuadés qu’ils étaient que « leur » Président, Ould Abdel Aziz, allait  changer leur situation. Le foyer de la révolution mauritanienne est donc resté confiné dans un angle étroit de la société, sans identification d’objectifs.

Une autre chose importante à garder à l’esprit est que l’opposition resta d’autant plus divisée sur la méthode que l’évolution de la situation, dans les pays touchés par le Printemps, amenèrent beaucoup de gens  à virer de cap, notamment au vu de la tournure sanglante des évènements,  l’instabilité et l’intervention étrangère, synonyme de déstabilisation du monde arabe. Sévères revers populaires et lourdes pertes, ces mouvements ne paraissaient plus être révolutions qu’en alibis, tandis qu’en Mauritanie, Ould Abdel Aziz surfait encore sur son discours de lutte contre la corruption, galvanisant les sentiments des masses. On a largement cru qu’il ouvrait la grande porte à l’élévation substantielle des moyens de subsistance, offrant, aux pauvres, leur revanche sur les riches que son discours présentait comme les principaux responsables de la misère, accaparateurs des biens du peuple et pourvoyeurs obstinés d’inégalités, à grands renforts de mauvaise gestion des biens publics. Aucun pauvre n’était prêt à entendre la moindre opinion contraire aux justifications officielles de la situation. A l’instar de la Révolution culturelle chinoise de 1966, lancée par un pamphlet de Kiang Tsing (l’épouse de Mao),  soulevant le peuple contre toutes les manifestations de la bourgeoisie, seules raisons, clamait-elle, des difficultés quotidiennes. Elle y insistait sur la nécessité absolue de nettoyer le pays des unes pour triompher des autres.

 

Système boiteux

 

En Mauritanie,  le régime d’Ould Abdel Aziz n’a visiblement mesuré les dégâts de cette révolution-alibi et s’est contenté d’en transférer le fardeau au pays, en liant le sous-développement et la pauvreté à la seule corruption économique et administrative, afin de proclamer son chef « Sauveur de Nation » autour duquel les patriotes devaient impérativement faire bloc, pour assurer le succès de la « Rectification ». Une propagande à la mesure des naïfs  et du citoyen lambda, sans aucun plan ni mise en œuvre cohérente pour atteindre à l’objectif prétendument escompté. L’accomplissement de la joyeuse promesse incombait à l’élite des fonctionnaires, des hommes politiques de renom et des gestionnaires, avec, chacun en aparté, des instructions quotidiennes, aussi claires qu’absolues, visant à son échec.

Tout comme l’unique aspect révolutionnaire de la révolution arabe, c’était son alibi, la seule réalité objective de la lutte contre la corruption, c’était d’être un prétexte à une nouvelle coupe réglée du pays. Pour appuyer le processus de la « réforme », toutes les ressources de la Mauritanie et les outils de sa gestion furent ainsi liés dans une même ceinture, entre les seules mains d’Ould Abdel Aziz. Tous les responsables furent placés dans l’impossibilité d’exercer pleinement leurs pouvoirs et l’on soumit le pays à un système administratif aussi boiteux qu’improvisé, commençant et finissant par le « Grand et Sublime Sauveur ». Au début, les gens apprécièrent le discours qui touchait une fibre sensible mais se retrouvèrent, en fin de compte, fort marris d’une politique sans autres effets que de sacrifier quelques gestionnaires, jetés en prison pour accréditer la détermination du Chef à combattre la corruption, avant de leur pardonner, les accueillir à nouveau en son sérail et… les nommer à de hautes fonctions de l’Etat, comme s’il s’agissait d’une simple comédie. L’astuce a trompé beaucoup de monde et il a fallu attendre un certain temps, avant de constater combien la catastrophique gestion d’Ould Abel Aziz ne pouvait conduire qu’à l’opposé de sa propagande. Neuf ans plus tard, nous avons atteint l’emplacement exact de son échec, documentant la relation référentielle d’Ould Abdel Aziz avec le régime de la « corruption limitée » dans le pays. Désormais, la Mauritanie croule sous une dette extérieure estimée à 4,904 milliards de dollars – soit, au moins, tout son revenu annuel – sans aucune réelle justification car l’Etat a touché, entre 2011 et 2014, des revenus considérables : 17,4 milliards de dollars, générés, principalement, par l’augmentation du prix des minerais. Comment une telle abondance n’a pu empêcher le considérable endettement susdit, ni dynamiser d’assez puissants projets pour résorber le chômage et la pauvreté, relancer la performance publique, ni même réduire l’impact du coût des hydrocarbures ? Bref, le pays, plus précisément, le peuple, n’en a pas profité ; tout au contraire, hélas. Le doublement du budget de l’Etat –  de 200 à 400 et quelques milliards d’ouguiyas – n’a généré aucune situation positive pour la population. Comment les partisans de cette orientation folklorique pourraient-ils continuer à ressasser la même vieille propagande réfutée par l’échec ?

Le régime n’a aucun nouvel outil de polarisation, non pas en raison de son élite de bergers, mais à défaut du moindre slogan capable de lui accorder, à nouveau, la confiance des masses. Après avoir passé son temps à des promesses jamais réalisées, il lui faut mettre au point une nouvelle propagande susceptible de détourner l’alignement croissant sur les revendications sociales et les politiques enflammées. Or, la seule doctrine politique d’Ould Abdel Aziz consiste à dresser ses partisans et l’opinion publique contre l’opposition, promulguée ennemie de la Nation. Il ne développe aucune nouvelle réflexion sur la situation, bien que les répercussions des récents amendements constitutionnels aient démontré combien l’opposition se révélait bien plus attachée à l’intérêt supérieur de la Nation que le « Président des pauvres ».

 

 

Promesses jamais réalisées

 

Voudrait-on citer, a contrario, le seul programme de solidarité du régime avec les pauvres? Sans revenir sur son caractère éminemment humiliant et étouffant,  il suffira de noter que le programme Emel est tombé bien bas : irrégulier, le ravitaillement mensuel a chuté de 30 à 5,7 tonnes. L’évidence du faible traitement – et toujours plus faiblissant, le long du quinquennat en cours – des préoccupations quotidiennes des citoyens, par le régime, n’a cessé de grandir, aux quatre coins du pays, jusqu’à étaler, aujourd’hui, la grande et méprisante indifférence de celui-là à la terrible épreuve des pâturages, comme en 2012 où l’intervention du « Sauveur Suprême » en faveur des éleveurs, se résuma à un « laissez les animaux des corrompus mourir ». Tout le cheptel du pays, soit 19 millions de têtes, appartiendrait-il  aux seuls corrompus ? Sacré réformateur, va !

Mais la corde s’use d’autant plus vite que le nombre d’internautes mauritaniens a doublé sept fois, depuis 2011. L’apparition de nouveaux réseaux sociaux, plus accessibles et répandus, comme Whatsap ou Snapchat, a généré, surtout au sein de la jeunesse – largement majoritaire en Mauritanie – une intense documentation et diffusion d’informations dénonçant le régime. Dès que paraît un rapport ou tout autre info en  ce sens, la voilà librement et immédiatement commentée, à grande échelle, sans que nul ne puisse en contrôler les tenants et aboutissants. Ainsi sont apparus, récemment, plusieurs rapports, effroyables, émanant d’instances internationalement crédibles, qui réservent, au pays, une place permanente au bas de la liste des bons gestionnaires des ressources, des marchés, des biens publics, du climat des affaires, des politiques efficaces de santé et d’éducation et de la capacité combattive de l’armée. Le monde numérique conserve, aussi, les images de centaines de manifestations devant la Présidence, documentant la même histoire de l’échec sectoriel et du mécontentement des fonctionnaires, sous différentes formes, et des citoyens cibles des politiques du régime, en matière d’habitat, de sécurité, d’hydraulique, etc. Tous ces événements entretiennent l’impression de la chute du projet de lutte contre la  corruption, dans un champ ouvert pour tous. Cela ne signifie pas, seulement, la chute d’un slogan mais la faillite d’un des éléments les plus importants de la protection du régime, contre la révolution, de 2011 à nos jours.

Il n’était d’ailleurs le seul en tel service. Celui de la légitimité politique : régime démocratique, impliquant liberté de presse,  pluralisme politique et séparation des pouvoirs ; a, lui aussi, volé en éclats. Toutes ces institutions ont été dépouillées de leur autonomie et du devoir de la réserve que leur impose la loi. Elles ont, tout dernièrement, été engagées, de force et de manière aussi illégale qu’anticonstitutionnelle, dans le processus des récents amendements constitutionnels. Avec, pour couronner l’imposture, les pires méthodes de manipulations électorales, pour imposer des résultats  décidés à l’avance.  La légitimité démocratique              est bel et bien devenue irréelle et irréaliste. A dessein ? On a exploité les pouvoirs de la justice, de l’armée, de la sécurité, des douanes et de la Commission Electorale Indépendante (CENI), pour affirmer, semble-t-il, la décision de revenir sur la démocratie fonctionnelle du pays. On a détruit et condamné le climat du processus politique, dans son ensemble, notamment en ses aspects de confiance et d’autonomie. Alors que le pays aspire à rétablir un système fonctionnant selon des règles cohérentes et discutables, via un processus fondateur ou transitoire, rendant à la démocratie, en tout cas, son premier lustre, le régime a fermé la porte aux options naturelles en ce sens.  Avec cette nouvelle chute de la légitimité politique, nous devons affronter la même situation qu’en 2005, avec, en prime, un brouillard épais sur la paix sociale. La tension se crispe entre les deux plus actifs modes de transformation sociétale : la révolution et le coup d’Etat.  Chacune a ses explications, ses justifications et, même, sa légitimité, dans une même et diligente recherche du retour à la normale, mais l’une comme l’autre couvre le plus dangereux qui résulterait, inévitablement, de l’échec de leur réalisation pacifique : le chaos destructeur.

Nous voici donc à un croisement, après avoir, semble-t-il, tourné le dos à l’alternance pacifique au pouvoir. Nous avançons, vers 2019, dans une situation aggravée, gérée et adoptée par un seul individu que son groupe a vêtu d’une ceinture explosive dont on ne pourra désamorcer le déclenchement que par l’expérience et le discernement. La lucidité d’Ould Abdel Aziz ne sera pas d’ôter cette ceinture mais de se débarrasser de ceux qui le poussent à s’entêter à la porter. Et ce serait un vrai miracle, s’il  prenait son courage à deux mains, éliminant toutes les souillures de la grandeur, de la fierté, de l’individualisme et de la persistance dans l’erreur. Il reste moins de deux ans pour amener tous les fils et filles du pays,  les sages, les intellectuels, les propriétaires de l’expertise et de l’expérience, à remettre la Mauritanie sur la bonne direction et la sauver des périls qui la guettent. Aucun n’est évidemment inéluctable mais nous nous attendons à l’un ou l’autre, à chaque instant. Ould Abel Aziz se dit persuadé de n’être pas né pour perdre : il lui reste peu de temps pour le prouver.